Le jointoiement a commencé sur ma terrasse en grès cérame, à Rennes, côté La Courrouze, un jeudi vers 19 h 30. La taloche laissait déjà des traces mates et mon téléphone annonçait de la pluie pour minuit. J’ai cru gagner une soirée. J’ai perdu deux jours. Sur cette terrasse de 14,8 m², le compte a été plus salé que prévu.
Le soir où j’ai voulu gagner une heure
Il restait moins d’une heure de lumière quand j’ai attaqué. La fenêtre météo affichait 48 heures sans pluie, puis un risque d’averses dans la nuit suivante. Je me suis dit que ça passerait si je travaillais vite. Mauvais calcul. J’avais deux enfants à faire rentrer, 8 ans et 11 ans, et je voulais encore préparer le dîner avant 20 h 15.
Le piège, je l’ai fabriqué moi-même. Mon malaxage était trop mouillé. Le seau sonnait presque comme une soupe épaisse. J’ai posé trop vite, puis j’ai passé l’éponge avant l’heure pour faire propre, parce que je déteste voir une rive sale en fin de chantier. Au toucher, le joint semblait sec. En dessous, il ne l’était pas. J’ai même gratté un coin près du mur avec l’ongle. Le grain a cédé tout de suite.
Le détail qui m’a trompé, c’est que les bords avaient déjà l’air nets. Les carreaux foncés ont gardé une légère laitance. Une trace claire est remontée au bout de quelques minutes, comme si le mortier blanchissait de l’intérieur. Je n’ai pas posé de bâche. Je n’ai pas attendu la vraie fenêtre de 48 heures. J’ai laissé le travail finir son séchage sous une menace trop proche.
Pour te donner l’ordre de grandeur, j’avais ouvert un sac de 25 kg de mortier-joint gris clair acheté 18,90 € le matin à Leroy Merlin Rennes-Cleunay, avec l’idée d’en garder la moitié pour la zone sous l’auvent. Je l’ai tout consommé sur le chantier initial, plus un second sac entamé dès le lendemain pour les reprises, ce qui double le budget matière sans rien ajouter à la qualité. Le mélange correct demande environ 6,5 L d’eau par sac de 25 kg, j’en ai versé 8 L pour gagner en onctuosité. C’est exactement là que tout dérape, et je le savais. Depuis 2018, quand j’ai refait la salle de bain du rez-de-chaussée, je note chaque dosage dans un petit carnet rouge que je range avec la perceuse. J’ai retrouvé la page correspondante hier, et ma note était claire : 6,5 L max, ne pas forcer. J’ai juste choisi d’ignorer mes propres notes.
Le matin où j’ai compris que ça tournait mal
Le lendemain, à 8 h 10, la lumière rasante est passée sur la terrasse comme un projecteur. J’ai vu tout ce que la veille m’avait caché. Certaines lignes étaient plus claires, d’autres plus ternes, et un dépôt crayeux s’était installé au pied de plusieurs joints. Sur les carreaux foncés, le voile blanc sautait aux yeux dès qu’on se penchait de biais. J’ai eu ce coup au ventre que je connais trop bien. Le chantier n’était plus juste moche. Il allait me prendre du temps et des nerfs.
J’ai frotté un bord du bout du doigt et le joint est parti en poussière. Le balai a fait remonter du sable au lieu de laisser une ligne propre. Là, j’ai compris que la pluie de la nuit avait déjà lavé la surface. Les joints se creusaient le long des bords, avec des microfissures nettes. J’ai passé l’ongle dans une rive près de la descente d’eau. Le grain a cédé sans résistance. Ce n’était pas un simple défaut de finition.
La vraie bascule, c’est venue quand j’ai vu que le défaut suivait toute la bande de périphérie, pas un seul carreau. La différence de teinte courait sur la zone complète. Les reprises de couleur et les parties poudreuses étaient visibles au premier coup d’œil. La pluie n’avait pas tout cassé d’un coup. Elle avait commencé le travail de sape pendant que je pensais avoir terminé.
Deux jours à gratter carreau par carreau
J’ai commencé par reprendre les rives, parce que le joint y était le plus abîmé. La poussière sèche collait au fond des rainures. Les petits manques s’ouvraient dès que j’attaquais au grattoir. J’ai dû rouvrir proprement avant de remettre du mortier. C’est ce passage-là qui m’a épuisé le plus, pas la pose initiale.
Le coût caché, je l’ai vu sur l’horloge autant que dans le sac de joint. J’ai perdu 6 heures rien que pour nettoyer, reprendre les zones creusées et repasser partout. J’ai aussi entamé deux sacs de joint au lieu d’un seul. Rien que le nettoyage m’a mangé une matinée entière. Le reste a filé dans les retouches de bords et les reprises de teinte. Le résultat n’était pas plus beau que si j’avais attendu. Il était seulement plus cher en temps.
J’ai aussi retrouvé le voile blanc, celui qui revient quand l’éponge est trop mouillée. La surface paraît propre sur le moment, puis elle sèche avec des lignes irrégulières et une couleur qui n’accroche plus pareil d’une dalle à l’autre. J’ai relu des repères de l’INRS sur le nettoyage humide, puis les fiches techniques du CSTB sur les temps de prise. Ça m’a confirmé une chose simple : l’eau de rinçage et la pluie trop tôt font plusieurs fois plus de dégâts que le joint lui-même.
Ce que j’aurais dû faire avant de toucher au mortier
Depuis cette soirée, je me suis fixé une règle. Je ne lance plus un jointoiement extérieur sans 24 heures sèches annoncées, et je ne compte plus finir une terrasse au dernier moment. Je travaille par petites zones. Je limite l’eau au strict nécessaire. Je protège la zone dès qu’un doute apparaît. C’est moins glorieux, mais je ne passe plus la semaine suivante à gratter des creux.
En 16 ans à rédiger sur le carrelage pour Les Carrelages Brivadois, j’ai vu assez de reprises pour savoir que l’attente coûte moins cher que la réparation. À la maison, avec mes deux enfants de 8 et 11 ans, j’ai surtout retenu qu’une soirée gagnée se paye plusieurs fois le week-end suivant. Quand je ne suis pas sûr du support, je m’arrête. Et si l’eau a déjà pénétré, je laisse le carreleur prendre le relais plutôt que de bricoler une reprise approximative.
Oui, ce retour d’expérience est utile si vous avez une petite terrasse extérieure et que la météo est nette. Non, il ne faut pas le suivre si la pluie est annoncée avant 48 heures, si le support est encore humide ou si vous devez courir après la nuit. Sur mon chantier de Rennes, la leçon a été simple : j’ai voulu gagner une heure, j’ai perdu deux jours. Je préfère encore voir cette terrasse de La Courrouze comme un rappel que comme un exploit raté.
J’ai passé plus de temps à sauver des rives qu’à poser du joint, et ça résume assez bien ma soirée. La pluie n’a fait que révéler mon raccourci. Elle ne l’a pas créé. Si j’avais su, j’aurais laissé sécher, protégé la zone et accepté de perdre la nuit plutôt que ces deux jours entiers.


